En 1988, Genève l’a sauvé des griffes de Ceausescu

Genève internationale | 07.12.2014

En poste à l’ONU, Liviu Bota avait été rappelé à Bucarest et mis à l’isolement par un régime communiste déjà aux abois.

Il y a vingt-neuf ans, la disparition de Liviu Bota suscitait un émoi sans précédent au sein de la Genève internationale et faisait les gros titres de la presse un peu partout dans le monde. Toute la communauté diplomatique se mobilisait pour réclamer la libération de ce diplomate roumain séquestré par le régime de Ceausescu.

Nous sommes le 27 décembre 1985. Liviu Bota, directeur de l’Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement à Genève, est rappelé d’urgence à Bucarest par le gouvernement pour une consultation officielle. «A ma descente d’avion, au lieu de trouver des amis, j’ai été accueilli par les gens de la sécurité qui voulaient assurer ma protection de très, très près…» ironise aujourd’hui l’ancien diplomate.

Quatre ans avant qu’il ne s’effondre, le régime roumain commence à se lézarder. Liviu Bota parle. Ce diplomate trop émancipé gêne le pouvoir. L’ordre de le museler tombe à Noël. Les jours, les semaines et les mois passent. A Genève, on commence à s’interroger. La presse, et notamment le Journal de Genève, se fait l’écho de cette «mystérieuse disparition». Pour calmer le jeu, Bucarest annonce que Liviu Bota a démissionné de son poste de directeur de l’Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement parce qu’il vient d’être promu à un poste important au sein du Ministère des affaires étrangères. Le mensonge est trop gros. L’affaire suscite dès lors une mobilisation sans précédent.

Au siège de l’ONU à New York, on placarde une photo du diplomate séquestré par le régime. Toutes les chancelleries sont à la manœuvre pour convaincre Ceausescu de faire marche arrière et de rendre sa liberté à Liviu Bota. Le secrétaire général de l’ONU Javier Pérez de Cuéllar, François Mitterrand mais aussi Ronald Reagan interviennent personnellement. Sous pression, les services secrets roumains envisagent alors de rapatrier par la force la femme et la fille du diplomate, restées à Genève. Ils échoueront de peu. «Je ne remercierai sans doute jamais assez la police genevoise, qui les a hébergées dans un lieu sûr pour les protéger», raconte Liviu Bota.

topelement

En février 1988, Ceausescu finit par se plier aux injonctions de la communauté internationale. Après avoir assoupli le régime de surveillance du diplomate, assigné à résidence, il l’autorise à rentrer à Genève. A l’approche du 25e anniversaire de l’effondrement de la dictature communiste, la mission de Roumanie auprès de l’ONU à Genève a invité Liviu Bota mais aussi Sergiu Célac, qui fut le premier ministre des Affaires étrangères de l’après-Ceausescu, à témoigner devant un public de jeunes fonctionnaires et de jeunes étudiants roumains. L’événement a eu lieu mercredi dernier en même temps que la présentation de télégrammes diplomatiques de l’époque, qui viennent d’être déclassifiés.

Intarissable sur cette période troublée de l’histoire roumaine, Liviu Bota l’éclaire en l’enrichissant de ses propres anecdotes. Il insiste notamment sur le rôle joué par les autorités helvétiques, qui, rapporte-t-il, «en réaction ont refusé de délivrer un visa à Ceausescu lorsqu’il a voulu se rendre en Suisse pour se faire soigner». La position de la Suisse était d’ailleurs un sujet d’inquiétude pour le régime. Parmi les télégrammes diplomatiques déclassifiés, l’un d’eux témoigne des efforts déployés par les représentations diplomatiques roumaines à Berne et Genève pour essayer de convaincre le Parti des travailleurs suisses et le Parti socialiste suisse à venir participer au congrès du Parti communiste roumain. Les rédacteurs de cette note relèvent, à l’époque, que leur absence pourrait donner un mauvais signal. Ils avaient raison…Liviu Bota, lui, a été porté par le vent de l’Histoire. Cet épisode a renforcé son crédit au sein de l’ONU, où il a mené une brillante carrière jusqu’à sa retraite sur les bords du Léman, sa seconde patrie. (TDG)

(Créé: 07.12.2014, 19h07)